11 septembre 2016

Ils se sont installés sur une place du village, celle habituellement dévolue au marché hebdomadaire. Ils n’ont pas choisi le plein milieu mais se trouvent à un angle, discret mais visible. En ce dimanche, comme tous les dimanches, les rues et les places du village sont abandonnées. Quelques rares passants, certains accompagnés de leur chien, vont, viennent et disparaissent. Le centre est parfois traversé par un groupe de motards bruyants qui sillonnent la région, fiers de parader sur leurs deux roues auxquelles personne ici ne prête attention. Serge et Nadia ont pris l’initiative de proposer cet atelier à ciel ouvert. On est venu seul, à deux, en famille ou entre copains. Plusieurs générations se mêlent. Ils se répartissent le travail, des postes se créent. En peu de temps, les palettes en bois sont éparpillées. L’outillage de fortune témoigne d’un rassemblement de bricoleurs occasionnels. L’organisation est improvisée mais Serge tient le plan.

  Il faut commencer par démonter les palettes. Les clous sont robustes, longs et rouillés. Les épaves ne se laissent pas facilement démembrer. Une à une, les planches sont libérées, mesurées, répertoriées et classées en fonction des besoins imposés par le schéma rudimentaire. Ils vont construire deux petits bacs à légumes, potagers miniatures qui seront posés à deux endroits, dans l’espace public. Le jour du marché, Serge avait fait un tour de reconnaissance afin de situer les endroits où, une fois placés, les bacs ne gêneraient pas les marchands ambulants et leurs clients. De l’extérieur du groupe, un homme âgé s’avance avec sa canne. C’est un ancien du village. Il saisit l’occasion pour expliquer à Céline comment s’y prendre pour scier droit. Partage, enseignement, transmission. Sophie a choisi le pied de biche pour arracher les clous. Elle avait repéré la petite affiche qui avait donné à son dimanche une perspective nouvelle. Sans savoir ce qui l’attendait elle s’était réjouie plusieurs jours à l’avance. Elle ne connaît personne ici mais elle n’est pas seule et s’affaire, silencieuse, dans le bruit des coups de marteaux et des planches qui valsent. Sophie s’imprime des images et des sons dans la tête qu’elle se repassera plus tard.

Jeanne et Victoire, copines de 4 ans, explorent leur nouveau terrain de jeu. Les mamans sont attentives, il y a des clous, des planches écorchées. Jeanne et Victoire se définissent leur propre espace, à l’écart, en l’entourant de morceaux de bois glanés dans le rebus. Elles s’éloignent, reviennent et puis s’éloignent encore. Elles ont repéré la fontaine et leurs pieds nus découvrent la douce sensation de l’eau qui déborde, coule et refroidi le bitume. D’autres curieux restent en retrait et puis se risquent. On demeure un moment parce que c’est bon de n’avoir rien à payer, rien à défendre. Alors on se parle, on commente et on poursuit son dimanche avec quelque chose à raconter pour plus tard. Une fillette de 8 ans s’est emparée de la visseuse et veut s’essayer au maniement de l’outil magique. Philippe lui prépare quelques vis et entame le travail pour laisser la fillette poursuivre en sécurité. Le plan se concrétise, des côtés de caisson apparaissent, la facture est un peu gauche mais les mains sont fières. On se taquine, l’air est joyeux, personne ne se prend au sérieux. Un premier bac est assemblé dont le fond et les parois intérieures sont garnies d’un film protecteur. L’achèvement du second bac est plus laborieux. On triche, on corrige mais on y arrive. Daniel est venu soutenir ce petit monde. Il a apporté un rosé frais que l’on se partage. Verres en main, ils prennent la pause autour de leurs réalisations qu’ils imaginent déjà remplies d’une production généreuse.

Un dimanche pas comme les autres dira Daniel.

Philippe B.